Tyra

Type planétaire : planète tellurique.
Région : Centre galactique. 
Âge
: 8,7 milliards d'années.
Étoile parente
: étoile K. Un satellite naturel.
Gravité : 0,98 g.
Atmosphère
: 0,95 bar, azote-oxygène.
Température moyenne
: 288°K.
Type d'écosystème
: à base de carbone, en déclin. 
Durée de l'année stellaire : 120 jours.
Durée du jour stellaire : 36 heures.
Type d'établissement humain
: avant-postes scientifiques. 
Âge de l'établissement humain
: 36 ans.
Population : 25 000.
Allégeance
: indépendant.  
Distance à la Terre : 20 567 années-lumière.

Stations: Station Salicandre, Point Lovelace.

Il est sept heure du matin sur Tyra. Le soleil saigne au-dessus de l'horizon et je balaye la poussière accumulée sur les panneaux solaires de mon camion tout-terrain. Je crois que la faune locale a essayé de rentrer pendant la nuit : un animal a laissé des traces de griffure sur le panneau d'accès aux instruments. Sans doute un rat du désert. C'est une espèce invasive : on l'a importée depuis la Terre. Il s'agit aussi de la forme de vie la plus complexe présente sur cette planète, à l'exception des humains. 

Il y a un panneau à-demi enfoui, juste à côté de mon quadriroues. La poussière et les ultraviolets ont transformé ses couleurs, autrefois vives, en une mélasse grisâtre. On peut encore lire un slogan, en plusieurs langues et autant de polices : BIENVENUE SUR TYRA. A côté, on distingue deux époux et leur gamin qui joue dans le sable. J'imagine qu'il doit s'agir d'un vestige de la première tentative de colonisation, il y a trente ans. J'imagine qu'il devait y avoir une ville ici, mais elle n'a jamais dépassé le stade de l'esquisse. Plus tard, une expédition scientifique a réutilisé le panneau pour y installer une pompe solaire, qui extraie de l'eau depuis un aquifère fossile et la met à disposition des camions. Le tout mesure, quoi, cinq mètres de haut à tout casser ? Je crois que c'est le bâtiment le plus notable de tout l'hémisphère nord de Tyra. 

Quand j'étais gamin, je regardais des films sur les premières années du Bas-Âge, la période post-apocalyptique. Les scénarios n'étaient pas bien compliqués, les héros affrontaient des brigands et des mercenaires qui convoitaient les ruines de l'effondrement dans des déserts irradiés. Hé bien, Tyra, c'est pareil, sauf qu'il n'y a pas de pillards, parce qu'il n'y a rien à piller. 

Je me tourne vers les étoiles. Une navette est en train de rentrer dans l'atmosphère et traîne une fine ligne blanche dans son sillage. J'imagine qu'elle va vers Port Kalahari: la capitale, à l'équateur, compte vingt mille habitants et constitue le seul point d'intérêt sur cette planète, avec ses jardins hydroponiques et son université. Le reste ? Des laboratoires ambulants et des sites de recherche mobiles. 

Pourtant, Tyra n'a pas toujours été aussi désolée. Bien des civilisations, aujourd'hui disparues, l'ont employée comme halte ou colonie temporaire, et ont laissé des ruines sous le sable. Il me suffit de gratter un peu la poussière pour trouver des vestiges du passé de Tyra. Parfois, je déniche d'étranges fragments de silice qui appartiennent à d'antiques vaisseaux des Voyageurs Oubliés. D'autres fois, mon radar détecte les rues d'une ville disparue. Il m'arrive même de tomber sur une tuile thermique perdue par une navette humaine. Mais la plupart du temps, ma moisson quotidienne se constitue d'os, de bois mort et de coquillages. 

Et les étoiles, là-haut, ne disparaissent jamais, même quand le soleil brille. Il y en a des milliards, comme si quelqu'un avait tiré un feu d'artifice pour ensuite le figer dans le temps. Nous sommes tout près du centre de la Voie Lactée ; jamais ici personne n'a connu de nuit sombre. Après le coucher du soleil, on y voit comme s'il y avait quinze pleines lunes dans le ciel, même quand le ciel est couvert. Et parmi ces étoiles, beaucoup sont lourdes et chaudes : leurs fins, qui ne prennent que quelques dizaines de millions d'années pour advenir, se font dans la brutalité d'une supernova. Et quand une supernova explose, elle émet un puissant sursaut gamma qui cautérise toute vie prise dans son pinceau, jusqu'à plusieurs centaines d'années-lumière. On ne sait pas combien de ces évènements Tyra a déjà subi durant ses huit milliards d'années d'existence. Dix ? Quinze ? Plus ? Dans tous les cas, ce bombardement incessant n'a pas laissé le loisir à la vie de se développer au-delà du règne des bactéries et des protozoaires ; pourtant, elle n'a pas abandonné. Dans les plaines de sel vivent des forêts entières de lichens et de pseudo-amibes, ignorant la catastrophe qui pourrait à tout moment les frapper. 

Les sursauts gamma se propagent à la vitesse de la lumière. Si nos télescopes en détectaient un, nous aurions quelques mois pour évacuer la planète. L'écosystème de Tyra ne survivrait pas : l'évolution reviendrait aux bactéries les plus simples, prisonnières des aquifères fossiles, et protégées par des kilomètres de calcaire. Je ne sais pas si nous reviendrions. 

A dire vrai, je ne sais pas pourquoi nous sommes ici. Il n'y a rien sur Tyra qui nécessite une présence humaine. Drones et sondes sont à même de l'étudier sans supervision directe. Le centre de la Voie Lactée est un désert hostile. Nous ne devrions pas être là. Nous ne sommes pas les bienvenus. 

Et pourtant je vous parle depuis Tyra, avec mon petit camion, mon petit panneau solaire et mes petites recherches. 

J'aimerais bien savoir pourquoi. 

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